vendredi 12 avril 2013

L'étrangère - Île de Majuli - 12.04.13

Après ces 2 semaines au Sri Lanka, je reprends la route pour l'Inde, direction les États du Nord Est.
Et je comprends vite que cela ne va pas être de tout repos dès mon avion depuis Delhi pour Guwahati, capitale de l'Assam.

À l'enregistrement, l'employé me regarde d'un air mi-sarcastique, mi- amusé.

- « Vous allez à Guwahati? »
- « Euh... oui »
- « Vous êtes toute seule? »
- « Oui... »
- « Pas de groupe ? »
- « Non.. »
- « ok... » (grand sourire du comparse qui veut clairement dire que c'est pas commun de voir des touristes seuls se rendre là-bas et que je t’interprète également comme : tu n'es pas dans la merde.. )

Ces états ont longtemps été fermés aux touristes indépendants, il fallait un permis qui n'était délivré que si l'on voyageait en groupe et en passant par un tour opérateur.

Mais depuis deux ans, on peut désormais librement aller dans cette partie éloignée du pays ; c'est donc une inde hors des sentiers battus que je viens chercher là.

Ma première étape est Guwahati. Une ville quelconque, qui ressemble à n'importe quelle ville indienne. Vraiment pas une belle entrée en matière. Je me balade un peu mais non, elle me donne pas envie. Je retourne vite à mon hôtel hors de prix qui n'a de seul intérêt que d'avoir du wifi. (et j'en profite car en matière de communication, ça va pas être facile. Même mon tel indien acheté à Delhi ne fonctionne pas ici.)

Le lendemain, je dois me rendre à la réserve de Kaziranga, à 6 heures de bus. Heureusement, le propriétaire de la GH où je loge m'informe qu'il est justement à Guwahati et qu'il retourne demain à Kaziranga. Je profite donc de sa voiture climatisée gracieusement. Deux inconvénients cependant pour l'ingrate que je suis : Mr. Manju adore parler (mais vraiment beaucoup.. Il serait pote avec ma « copine » canadienne rencontrée à Udaipur) et quand Mr. Manju ne parle pas, il met à fond de la musique traditionnelle. Mais vraiment très fort car Mr. Manju est un peu sourd..

Il m'explique sa théorie selon laquelle c'est la globalisation qui assassine la culture. Que demain nous serons tous habillés pareils, dans les mêmes maisons, à vouloir les mêmes choses. Que si on construit la nouvelle route qui relie Kaziranga, c'est grâce aux subventions des compagnies américaines qui nous feront acheter alors de belles voitures US pour rouler dessus.

Le trajet aurait du durer 5 heures mais puisqu'on a le temps me dit-il , pourquoi ne pas aller à Tezpur qui est à peu prés sur le chemin ? Et en plus sa femme y travaille. Mr. Manju veut tout me montrer, tout m'expliquer. On s'arrête au country club du coin, on est reçu par le Directeur qui me fait visiter fièrement son bastion poussiéreux crée par les anglais en 1875. Il faut que je fasse preuve de beaucoup d'imagination pour me représenter les 3 courts de tennis qu'il me montre dans le jardin tant ils sont délabrés. Mais chaque année m'explique t'il, il y a un tournoi au terme duquel le vainqueur peut prétendre à la « coupe de la théière ».. Le mec qui arrive à jouer sur ce terrain de tennis pseudo-imaginaire, il doit être très fort selon moi..

Puis on va au Bazar, on visite la maison d'un local, et enfin, on s’arrête chez sa femme qui fait préparer un déjeuner bien mérité.

Mais Mr. Manju voit bien que je commence à être fatiguée et me dit alors qu'il faut rentrer, qu'il faut que je me repose et que même du coup, il ne me compte pas la nuit dans sa GH (??!!). 

Et c'est au bout de 9 heures de trajet au lieu des 5 initialement prévu que j'arrive à la fameuse GH, exténuée mais cependant heureuse d'avoir partagé cette journée avec ce bavard aux goûts musicaux improbables.
Qu'une seule envie cependant, dormir..

Un peu comme lui.

Le lendemain, je prévois un safari au parc national de Kaziranga.

Des singes,


Des petites biches,


Des éléphants qui ne se soucient pas le moins du monde de traverser la route..





Et les rhinocéros. Car ce sont eux qui font la fierté du parc, ces rhinocéros indiens qui ont la singularité de n'avoir qu'une seule corne.





 
 

Les braconniers viennent régulièrement les massacrer et une escorte armée est obligatoire. D'une part pour déglinguer les éventuels braconniers qui ont tué plus de 110 rhinos l'année dernière (contre 4 braconniers tués par les gardes) et d'autre part pour faire reculer les éventuels rhinos qui voudraient charger les jeeps. (ça arrive fréquemment mais un coup en l'air les font en général partir..)

La nuit tombe presque, je suis heureuse d’avoir vu pour la première fois des rhinocéros, comme une gamine qu'on emmènerait au zoo sauf que je suis jamais allée au zoo et que je préfère avoir attendu l'age que j'ai pour voir ces animaux en liberté.

C'est alors que mon guide donne soudainement l'ordre au chauffeur de s’arrêter, on dirait un chien de chasse qui s'immobilise pour mieux entendre d’où vient le gibier. Il sent, il voit quelque chose au loin. Armé de ses jumelles il scrute et crie calmement « tiger !!! tiger !!!! ». Il est tout excité, me passe les jumelles et je vois enfin le tigre allongé tranquillement dans l'herbe. Il se roule, pattes en l'air, se prélasse, se fait dorer le pelage sous le soleil déclinant..

Il est majestueux. Le voilà, le tigre du Bengale auquel je ne m'attendais pas.

Pas de photos nettes du tigre, il était trop loin, je n'ai que des floues que je sortirais à ceux qui douteraient de ma rencontre si rare.

Puis le guide crie à nouveau : « là, deux autres tigres !! ». Voir un tigre est déjà un événement en soi alors 3 d'un coup ! Mon guide est parcouru de frissons orgasmiques. Son bonheur est communicatif. Il appelle alors ses potes guides qui déboulent dans les 5 minutes avec les touristes avec. Manque de pot pour eux, les tigres sûrement gênés par ce déballage de curiosité bizarre des animaux à deux pattes, se barrent.

Alors pour un safari réussi, c’était un safari sacrement réussi...

Il est temps alors pour moi de poser ma valise ailleurs et je choisi l’île de Majuli, à 3h30 de Kaziranga en bus + 1h30 de ferry.

V'là le ferry.. Voitures, scooters et humains entassés. J'ai quand même réussi à me poser sur le toit où je devrais répondre à tous les curieux d'où je viens, et pourquoi, etc..


J'ai décidément la chance de mon coté et j'apprends que l'île célèbre sa dernière journée de festival. C'est donc pour moi l'occasion d'y aller faire un tour. Étant la seule touriste à des kilomètres à la ronde, je suis même invitée à assister aux festivités dans la loge d'honneur près des élus locaux.

Toutes les tribus de l’île, mais aussi des états voisins sont venues : mising, deori, sonowal kachari, nepali et autres.



 



Ils viennent représenter leur culture sur scène. C'est assez étonnant parfois.



Depuis mon arrivée dans l'Assam, je suis surprise par tous ces visages si différents du reste de l'inde. Le flux des migrations. Des visages que l'on pourrait voir en Chine, au Tibet, au Népal, en Birmanie. Cette mixité est étonnante. Je ne sais plus vraiment où je suis.

Ici, il y a une sorte d'hindouisme unique, basé sur la dévotion envers le Dieu Vishnu. Les moines qui logent dans les monastiques appelés Satras sont réputés pour leurs chants et danses. Curieusement, ils peuvent garder les cheveux longs et c'est la première fois que je vois des moines habillés en blanc en Inde.




L'île est en fait une île fluviale, une des plus grandes au monde, encerclée par le fleuve Brahmapoutre.

Suite à un séisme en 1950, l'érosion provoque la longue agonie des terres qui s'effritent pour mourir dans le fleuve. Depuis 1950, 1/3 (ou 2/3 ? je n'ai pas bien compris) de l’île a disparu.
Et d'ici 50 ou 100 ans, on prévoit carrément sa disparition.

Les mesures prises pour garder intact ce bout de terre paraissent bien dérisoires.


En tout cas, c'est une île où le vert domine à travers ses immenses rizières, parsemées de mini-lacs où l'on vient pécher.


ou bien laver son linge..







 

 

Derrière la moto de mon guide, je parcours une bonne partie de l'île de Majuli. Partout l'accueil est chaleureux. Ce n'est pas souvent qu'ils voient un étranger. Mon guide leur dit que je viens de France mais certains ne savent même pas ce que c'est que la France. Alors, je suis juste « l’étrangère ».

Comme toujours dès que j'en ai l'occasion, je m’arrête dans une école.





Puis c'est une femme de la tribu des Deori qui nous invite un peu plus tard chez elle où elle me force à boire son alcool de riz fait maison (que je jetterais discrètement lors de son absence.. impossible de boire ça. Mais mes talents d'actrice ont bien fonctionné et elle a été ravie que j'aime ça au point qu'elle a voulu me resservir.. )



Enfin, au bout d'une route très tape-cul, on arrive dans un village de la tribu des Sonowal Kachari. Je suis la provenance de sons de tambours. J'arrive dans une salle où des petits apprennent une danse. Ils ne s’arrêtent pas, ils continuent pour moi, et le visage de leur professeur à peine pubère est empreint d'une fierté non dissimulée.





Ma venue fait vite le tour du village, où je suis invitée dans l'une des maisons. Ce sont des maisons simples, comme j'ai pu voir ailleurs, mais beaucoup plus grandes. 13 personnes d'une même famille vivent d'ailleurs là. Pas loin, le métier à tisser.





Dehors, autour de la grand mère qui m'explique comment filer du coton, tout le monde est réuni. On danse pour moi en riant, on m'invite à rester la nuit. Ces gens sont adorables.





J'aimerais pouvoir rester mais je dois décliner, je prends le ferry du retour demain matin aux aurores. Alors ils traversent tous le village pour nous raccompagner.
L'île de Majuli : un joyau bientôt disparu ?

 
Pour illustrer ce post, je ne pouvais pas trouver mieux que le titre de cette chanson « l’étrangère » de Léo Ferré.
 


 Merci d'avoir lu ce long post.

8 commentaires:

alain sautot a dit…

Merci emilie!Magnifique reportage sur un lieu préservé du tourisme.effectivement avec 800 kms carres c'est une des plus grandes iles fluviales du monde...Curiosité geographique et culturelle! Et un peux plus emportée chaque année par l'érosion.Bonne continuation.

Anonyme a dit…

super post et tjs de très belles photos ma biche
et oui moi je veux bien la photo des 3 tigres, grosse mytho!
Anne-Charlotte

Anonyme a dit…

tu es vraiment trop forte pour raconter ce qui t'arrive et de prendre ces superbes photos
BRAVO !!!! tu es vraiment une aventurière

ta nièce (la plus grande) <3

Anonyme a dit…

moi je te crois quand tu me dis que tu as vu 3 tigres...
Hélas je crois bien que Mr Manju a raison et que dans quelques décennies nous aurons tous les mêmes envies, les même bagnoles, mais pour l'heure on cultive encore nos différences.
je savais bien que tu allais te régaler dans ce voyage. j'adore tes photos et il ne manque que la parole à tes animaux.
Mille baisers

Lenita a dit…

je lisais ce long poste qui finalement ne m'a pas paru si long et je me suis posée 2 questions (existentielles ou pas, à toi de juger et surtout sans rapport direct avec ce post) :
1- à quoi penses tu durant tes longues heures de trajet en car, train...?
2-es-tu tjs aussi fan des "mikado" asiatiques que tu mangeais en thailande ?

cuidate wapita !
un beso

Unknown a dit…

moi je suis fascinée par ce rhinocéros indien tout droit sorti de la préhistoire... incroyable! et ça me déchire le coeur qd je pense qu'il y a des hommes qui les tuent...

sinon comme d'habitude je voyage grâce à tes récits toujours aussi bien écrits!

@bisoussssss
take care!

Anonyme a dit…

J'ai tout lu!! Et c'était pas long :)
Je veux bien voir les photos floues des tigres quand meme ;)
Bisous guapa
Sylvia

Mimi bulle a dit…

Helene,
pour répondre à la première question: je regarde ce qui se passe dehors. C'est con à dire mais la découverte est totale à chaque trajet. Les maisons, les visages, les vêtements. Tout est nouveau donc source d'émerveillement et cela me fait passer les longues heures de trajet plus rapidement!
ça et beaucoup de réflexions intenses mais completement stériles qui peuplent mon esprit! :)
Et pour la deuxième question: non, ici les mikados adorés ne sont pas disponibles! du coup ben c'est riz, encore du riz, et toujours du riz...